Hergé : lecteur des polars Gallimard ?

Walter Rizotto, le reporter-photographe inventé par Hergé, au moment de la création de l’album des Bijoux de la Castafiore, est inspiré par deux photographes : Willy Rizzo et son compère Walter Carone, ce dernier signant bon nombre de couvertures de polars aguicheuses édités par la prestigieuse maison Gallimard dans sa collection Carré noir*.

Walter Rizotto (celui de Hergé) apparaît donc pour la première fois dans l’album Les Bijoux de la Castafiore (en compagnie de son confrère Jean-Loup de la Batellerie), puis dans l'album Tintin et les Picaros, mais également dans celui de l’île Noire (lors de la refonte de l’album menée par Bob de Moor), où on peut l'apercevoir parmi la foule des journalistes qui accueillent Tintin à son retour du château de Ben-More. On peut le voir, mais furtivement et pas longtemps, puisqu'il s’enfuit dès la case suivante au moment de l’apparition du gorille Ranko...

Walter Rizotto - Hergé
Walter Rizotto - Hergé
Walter Rizotto - Hergé

*Carré noir était le nom d’une collection de littérature policière créée en 1971 par Gallimard et dont le logo était... un carré jaune. Les romans de la collection Carré noir respectaient quelques codes immuables, tels que : un nom d’auteur imprimé en caractères plus imposants que ceux du titre du livre, une influence anglo-saxonne assumée et des noms d’auteurs français américanisés, ainsi qu' une couverture agrémentée d’une photo « suggestive », parfois sans lien avec l’histoire, et mettant souvent en scène de jolies femmes plus ou habillées...

De Willy Rizzo à Walter Rizotto ? Pas si simple...

Willy Rizzo (1922-2013), le grand photographe de Paris Match, présent dès la création du magazine en 1949, aurait donc inspiré Hergé, lorsqu’il inventa un archétype du paparazzo qu’il nomma Walter Rizotto dans Les Bijoux de la Castafiore. Mais de l’aveu même du « vrai » photographe de Paris Match, le prénom du journaliste accrédité par le Paris Flash de Hergé au château de Moulinsart est en réalité emprunté à l’un de ses amis et confrères, un dénommé Walter Carone.

Walter Carone (1920-1982) était un photographe réputé et détenteur de clichés mémorables ; comme celui de Henri Matisse, que l’on découvre en 1950, alité et vivant reclus dans sa chambre-atelier de l’ancien hôtel Régina à Nice. On pourrait citer également les premières photos d’une jeune actrice vouée à un succès fulgurant, qui était âgée de dix-huit ans en 1952, en l'occurrence la prometteuse Brigitte Bardot. On la découvre, grâce à Walter Carone, en bas résille et tutu d’opéra, avant qu’elle n'entraîne le photographe, monté pour l’occasion de sa Côte d’Azur, sur le toit de l’immeuble parisien de ses parents... 

Pour bien comprendre la réputation de Walter Carone, et sa polyvalence, il faut savoir qu’il fut accrédité par Paris Match au mariage de Grace Kelly et du prince Rainier de Monaco, mais qu’il permit également de découvrir le visage souriant d’une URSS en phase de déstalinisation (à travers douze pages publiées dans Paris Match et consacrées à Krouchtchev, en famille, dans sa datcha des environs de Moscou). On doit aussi à Walter Carone cette photo étonnante de l’acteur Michel Simon, en slip noir et maniant des haltères, chez lui, dans une chambre en désordre, à Noisy-le-Grand, au début des années 50. 

Spécialisé dans les photographies de célébrités et ayant fait l'essentiel de sa carrière à Paris Match, Walter Carone a forcément été influencé par son père, émigré italien, et photographe spécialisé dans les noces et banquets à Cannes. Ensuite, c’est le caractère débrouillard et audacieux de Carone qui prendra le relais, comme lorsqu’il fera transformer le coffre de sa voiture en laboratoire ambulant, afin de livrer ses photographies avant celles de ses concurrents, et de surcroît dans des formats plus grands.

En 1945, Walter Carone s’est vite fait une place à Paris. Équipé d'un Rolleiflex et de quelques bobines de film 6 x 6, il était parfaitement à son aise dans le milieu de la presse et des figures de la jet-set et du show-biz. 

Un Carré noir pas si loin du carré rose...

Revenons à Brigitte Bardot vue par Walter Carone. Le regard qu’il porte sur elle n’est pas dénué de sentiment amoureux, mais n’en demeure pas moins pudique, comme dans ce superbe cliché de la jeune actrice, vue de dos, chez elle. On retrouve cette sensibilité à fleur de peau, subtile et dénuée de voyeurisme, jusque dans son travail le plus alimentaire, lorsqu’il prenait en photo toutes ces femmes plus ou moins dénudées qui, ensuite, servaient à illustrer les couvertures de la collection Carré Noir. Suggestifs, façon roman de gare, ces clichés, même pour les plus impudiques, témoignent d’une rencontre authentique entre un photographe émérite et ses modèles, qui n’étaient pas toutes des professionnelles ou des mannequins, comme me le confirmera Serena Carone, la fille de Walter Carone :

  • Je me souviens de ces couvertures, pour la collection Carré noir... C’était avant tout un travail alimentaire que mon père faisait en s’amusant. Toute la famille et les amis ont parfois servi de modèle…

Au-delà des codes du genre (nudité, poses coquines, clichés érotisants), Walter Carone réalise presque à chaque fois un portrait saisissant de ces femmes, posant si peu pour la gloire, et dans le seul but d'attirer le chaland, le lecteur masculin, le bouffeur de polar ou de roman d’espionnages. Ces photos, que l’on aurait dû mal à imaginer en couverture de nos romans contemporains, sont pourtant empreintes de tendresse et d’une familiarité teintée d’un érotisme discret. Souvent, Walter Carone manie l’humour dans une veine décalée. Comme dans cette mise en abyme de la Série Noire sur le premier plat de Aimez-vous les femmes ? de Georges Bardawil (cf. photo présentée dans cet article). On y voit une blonde mutine, dont la poitrine nue est cachée par un livre ouvert qu’elle tient dans sa main, sans trop le lire. Il s’agit de l’édition originale du roman paru initialement dans la Série Noire et sur la couverture duquel on n’identifie pas encore la jolie blonde qui prend la pose en défiant ses futurs lecteurs du regard... 

Les Bijoux de la Castafiore ? Un album bien de son temps...

Et voilà comment, à partir d’une lecture d’un des albums le plus célèbre de Hergé, on peut débuter un périple dans le passé, à la découverte d’une personnalité que l’on n’aurait jamais pris le temps de mieux connaître...

Tant qu’à relire une fois de plus Les Bijoux de la Castafiore, allez donc voir, grâce à toute cette mémoire visuelle disponible sur Internet, comment Walter signait les « covers » de La Reine des Pommes de Chester Himes ou de Noces de soufre de Jean Amila, et comparez-les à la une de Paris Flash, celle de Rizotto, celle qui met en scène un Rossignol milanais et un Vieux loup de mer... Peut-être alors que certains tintinophiles regretteront que Hergé n’ait pas demandé au « vrai » Walter de s’occuper de la plastique de la Castafiore et de la dévoiler comme il savait mettre en valeur les charmes des modèles des couvertures des polars de Gallimard...

Auteur : Nicolas Verdan - journaliste et écrivain

Ses romans :

Le Mur grec - 2022

La Récole des Enfants - 2023

Liens :

https://www.l-atalante.com/auteurs/nicolas-verdan/
https://www.jailu.com/Nos-auteurs/verdan-nicolas

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